299x197_images_stories_mendiants_3Il est environ vingt heures et un quart sur le Boulevard Valéry Giscard d’Estaing d’Abidjan Treichville, plus connu sous l’appellation de "VGE". Le temps dans la capitale ivoirienne est humide, mais clément. Les sempiternels embouteillages, communs à cette artère, s’estompent peu à peu. Les files de véhicules sont devenues de moins en moins compactes, et certains automobilistes se permettent même un peu de vitesse. Soudain, un crissement assourdissant de pneus se fait entendre, au niveau du rond-point de la célèbre société des limonaderies et brasseries.

C’est une cylindrée bleue métallisée arrivant de la Zone 3 qui vient de freiner, au feu orange, devant une masse humaine se déplaçant sur les mains, qui a presque failli se jeter sous ses pneus. Manque de pot pour le conducteur qui voulait sûrement faire un dégagement rapide... Furieux, ce dernier baisse sa vitre et s’en prend au mendiant estropié, celui à qui il vient d’éviter de mourir écrasé : « m..., mais ça va pas non ? A terre, tu crois que qui te voit ? Et si je t’écrasais ? Vous êtes là, à traîner partout, au lieu de travailler. Vous pensez que c’est une vie ? ». Le mendiant, lui, n’en a cure. Face aux injures de l’automobiliste, il choisit de faire le pitre : « oh laisse ça vieux père ! Moi j’ai fini avec ça ! Tu penses que c’est fer (voiture ndlr) qui va me douf (me tuer, ndlr) à Abidjan ici quoi ? Et puis tu crois que c’est dans bureau seulement on travaille ? Ça là aussi c’est travail. » Les autres mendiants présents n’ont rien perdu des échanges vifs. Ils prennent le parti de leur congénère et chahutent à leur tour l’automobiliste excédé. « Continue demain et tu verras ; tu vas finir dans une pelle. M……alors ! », lance le conducteur de la cylindrée avant de s’éloigner sur des chapeaux de roues.

La scène n’a duré que le temps d’un changement de feu. Le mendiant – du nom de S.F – est très sûr de lui. La mendicité selon lui, serait donc un travail, tout aussi valorisant que tout autre.

Existerait-il donc des « entreprises » ayant la mendicité pour activité principale ? Dans l’affirmative, où sont-elles donc situées et qui sont les employeurs ? Comment sont-elles organisées ? Quel est dans ce cas, le profil du mendiant professionnel ? Autant de questions auxquelles il faut apporter des réponses. Avec l’aide de quelques mendiants intrépides – la loi du silence est maîtresse dans ce milieu – nous avons pu entrevoir la face cachée de l’univers des mendiants professionnels, celui que nombre d’Ivoiriens ignorent. Et pourtant…

Une entreprise pas comme les autres

Williamsville, quartier Sodeci, quelque part sur les hauteurs escarpées qui bordent l’autoroute qui mène à Abobo-Gare. Des baraques "en dur" couvertes de ver-de-gris, des "puits de poules" et de larges flaques d’eau stagnantes qui ne sont surtout pas à mettre à l’actif des pluies diluviennes de ces dernières semaines, vu leur aspect lourd et…stable. Tout un panorama. Et dire qu’au beau milieu des innombrables dédales que compte ce "bled", loge une …millionnaire.

"Tantie T.", c’est d’elle qu’il s’agit, doit son importante assise financière à ce que l’on pourrait apparenter à une véritable entreprise, même si aucun notaire n’a procédé à la constitution de société. Elle emploie, plus d’une quarantaine d’hommes et des femmes dont l’âge varie entre 16 et 40 ans, selon A.T., jeune mendiant d’environ 27 ans, officiant sur le tronçon Carrefour Duncan-Carrefour Perles. Postés aux grands carrefours et au bord des axes principaux de la zone Williamsville, Deux-Plateau et l’entrée d’Angré, les mendiants de "Tantie T." prennent fonction très tôt le matin, déposés aux différents endroits par un pick-up du genre bâchée. Dès cinq heures et demie, l’on peut déjà apercevoir les premiers mendiants s’installer, munis de petits bols en plastique, et de parapluies au cas où "Dieu déciderait de se laver", comme disent les habitants d’Abobo.

Cet après-midi, A.T. est accompagné de son cousin Fanny, victime d’une malformation dès sa naissance. Il vient le présenter à "Tantie T.", afin qu’il intègre l’équipe. C’est une dame d’une quarantaine d’années, au visage avenant et au sourire charmeur qui laisse entrevoir des gencives noircies. Revêtue d’un boubou jaune poussin surmonté d’un foulard bleu turquoise, sa quatre-vingtaine de kilos environ est à peine visible. Ses bijoux assez sobres mais étincelants font un coquet cliquetis à chaque mouvement de main, occupée qu’elle est à raconter quelque affaire à une dame qui l’écoute avec intérêt.

A.T. et son cousin font leur entrée dans la cour. La vue de cette masse informe (Fanny), mais tout de même humaine, ne semble choquer aucune des personnes présentes. Sans doute ont-elles été témoins de spectacles plus étonnants. Fanny n’a, en effet, pour seul membre valide que son bras droit, d’ailleurs très musclé, mais il se déplace avec une dextérité déconcertante. Il prend appui sur celui-ci, avant de faire basculer en avant le reste de son corps dans un mouvement giratoire… "Tantie T." les reçoit donc dans sa cour, un peu à l’écart. Rajustant de temps en temps son boubou fait de basin de qualité supérieure, elle écoute A.T., puis Fanny, avant de prendre la parole. L’entretien dure environ une demi-heure.

Tous les recrutements ne se déroulent, cependant, pas de manière si informelle. De véritables circuits organisés, convoyant des invalides des pays limitrophes vers la Côte d’Ivoire, s’ébranlent chaque jour sur les routes du pays. Arrivés en Côte d’Ivoire, les mendiants sont logés, nourris et blanchis, en échange de leurs services. Le mendiant travaille pour rembourser les frais du voyage ; après seulement, il peut commencer à gagner de l’argent et épargner. Nombreux sont les mendiants qui espèrent trouver leur compte dans ce schéma, afin de retourner investir dans leurs pays respectifs. La durée du "contrat" est la plus part du temps indéterminée.

CRITERES GENERAUX DE SELECTION

« Tantie T. m’a posé beaucoup de questions sur ma santé, ma famille, pourquoi je veux aller sur la route, ce que je fais de mes journées, si je ne suis jamais allé en prison… », relate Fanny, de retour de son entretien. L’on aura compris, n’est pas mendiant professionnel qui veut. Il faut, en effet, malgré sa tare, être en excellente condition physique. Le mendiant étant la plupart du temps exposé, ce ne serait pas bon pour le business qu’il soit constamment malade.

Outre cela, l’employeur vérifie les accointances du candidat avec le milieu carcéral. Et pour cause, le recrutement d’un candidat ayant trop d’affinités avec la justice, pourrait s’avérer dangereux à la longue.

Un autre critère, et non des moindres est le caractère du candidat, notamment sa relation au silence. « Quand "Tantie T." te voit comme ça là, elle sait en même temps si tu sais te taire ou bien tu ne sais pas te taire », renchérit A.T. Avant de d’expliquer : « la loi N° 1, c’est que le mendiant ne doit jamais rien dire sur la personne ou la raison qui l’a amené sur la route. Si tu remarques, c’est rare que tu demandes un renseignement à un mendiant et qu’il te le donne, surtout si c’est lui-même l’objet de tes questions. Alors là ce n’est pas la peine d’insister, sinon il va mal te répondre ».

Quatrième critère entre autres, l’élocution. Eh oui, le mendiant des temps modernes a compris que pour réussir à convaincre son interlocuteur de lui laisser une partie du contenu de sa bourse, il faille qu’il s’exprime dans un français standard au moins. Ainsi, quand "P.L." accoste les passants, propre, bien coiffée, maquillée et installée dans un fauteuil roulant, et mendiant sur le pas d’une maison située à l’angle de la rue 38 à Treichville, non loin de la pharmacie Notre Dame, c’est avec des mots biens articulés, le ton aimable, et une voix bien audible et quelque peu grasseyante qu’elle aborde les passants : « ma petite chérie, tu n’aurais pas un petit quelque chose pour ta Tata aujourd’hui ? »

Enfin, un dernier critère, qui aurait tout aussi bien pu être le tout premier : la nature de la malformation. Toutes les malformations, surtout les plus visibles et les plus « vérifiables » sont les bienvenues. Exit cependant, les tares mentales. Sur ce point, S.F, le mendiant du VGE cité plus haut, est catégorique: « si tu es toc-toc, ce n’est même pas la peine, sinon comment tu vas prendre l’argent avec les gens et comment tu vas faire le point à la fin de la journée ? »

Le profil du mendiant a subi une évolution au fil du temps. Ainsi, l’on remarquera aujourd’hui, que le vieil aveugle muni d’un bol en plastique se faisant guider par un enfant, est un concept qui tend à s’éloigner des grandes artères pour se rapprocher des mosquées ou autres petits quartiers. De nos jours, les mendiants les plus prisés sont jeunes et vigoureux, et leurs malformations doivent être le plus visibles possible. La malformation est aujourd’hui l’élément sur lequel s’appuie le business de la mendicité pour fonder sa stratégie. En effet, plus le mendiant est malformé, plus il suscite d’émotion et de compassion, et plus il est susceptible de rapporter une recette importante.

LE NERF DE LA GUERRE

La question du point financier. Parlons-en justement. Toujours selon S.F., la recette est journalière, et varie en fonction de la zone où l’on se tient pour mendier. Ainsi, pour les mendiants qui travaillent dans les quartiers résidentiels, elle ne se situe pas en dessous de 15 000 francs CFA. Pour les quartiers dits populaires, ce ne sont pas moins de 8 000 francs CFA qui sont versés par mendiant. A.F, qui travaille pour "Tantie T.", verse, lui, en moyenne 12 000 francs CFA. Mais il tient à signifier que cette somme change également en fonction des saisons : « La saison des pluies ne nous arrange pas du tout. On ne gagne pas grand-chose, car le travail est perturbé », se plaint le jeune homme, vêtu d’un tee-shirt rouge délavé et d’un short qui a, un jour, dû être noir. La rémunération du mendiant s’effectue de façon journalière. Mais aucun mendiant n’a accepté de dire exactement ce qu’il gagnait.

DEBOUCHES

Comme tous les travailleurs, le mendiant professionnel pense à la retraite. Rares sont, en effet, ceux qui choisissent de carrière dans la mendicité, et y font de vieux os. La plupart préfèrent se reconvertir dans d’autres secteurs d’activité, notamment le secteur tertiaire. Monsieur A.N, ex-mendiant, s’est reconverti dans le commerce, après avoir mendié pendant une dizaine, voire une quinzaine d’années dans la commune d’Adjamé. Ce cinquantenaire possède, depuis l’année 2000, sa propre flotte de mini cars communément appelés "Dyna", assurant le transport entre la capitale et une ville du Nord-Est du pays.

Dame B.D., elle, a plutôt opté pour le secteur du bâtiment. Après avoir accumulé une somme considérable, pendant seize années passées à mendier dans la commune de Marcory, cette dame qui flirte avec la cinquantaine a pu réaliser la construction de cinq cours communes dans la commune d’Abobo, ainsi que trois villas basses de trois pièces chacune dans la commune de Koumassi.

La mendicité nourrit son homme, serait-on tenté d’affirmer fort de ce qui précède. Les mendiants professionnels se multiplient de jour en jour, à la faveur de la sacro-sainte crise économique que subit notre pays depuis quelques années déjà. Prétexte fallacieux, ou tout simplement décadence sociale ? Pourtant, l’aumône, ce précepte religieux supposé assurer les faveurs de l’être suprême, est une preuve palpable de solidarité humaine. Dès lors, quelle position adopter ? En attendant que soient situées les responsabilités, il se pose cet épineux cas de conscience, qui surgit de l’esprit, à chaque fois que l’on est face à un mendiant, professionnel ou pas : donner, ou ne pas donner ? That is the question.

Ghislaine ATTA